14 juillet 2018

Discours de Mme l’Ambassadeur Elisabeth Beton Delègue à l’occasion de la célébration de la Fête nationale.

Seul le prononcé fait foi

Monsieur le Président de la Chambre des Députés,
Monsieur le Ministre des Affaires étrangères et des Cultes,
Mesdames et Messieurs les ministres, Honorables parlementaires,
Monsieur le Président de la Cour de cassation,
Madame et messieurs les Maires,
Monsieur le doyen du corps diplomatique, Chers collègues du corps diplomatique, des organisations internationales et du corps consulaire,
Hautes autorités de l’Etat, amis des medias,
Chers invités, chers amis,
Mes chers compatriotes,

Nous sommes heureux Yves et moi, de vous accueillir cette année encore, ici au Montana, pour célébrer ensemble, avec quelques heures d’avance, ce 14 juillet, notre fête nationale, le quatrième et dernier que nous aurons la joie de partager avec vous.

J’aurais souhaité que cette soirée soit un moment de rassemblement purement festif entre haïtiens et français, mais les circonstances du moment en ont malheureusement décidé autrement.

Un grand merci donc à tous ceux et celles qui ont fait l’effort de venir ce soir pour célébrer cette devise que nous avons en commun, cette devise issue de la révolution de 1789 : Liberté, Egalité, Fraternité.

Si la déclaration des droits de l’homme et du citoyen en 1789 a posé le principe de la liberté et de l’égalité, c’est sur cette terre d’Haïti qu’il a trouvé son plein accomplissement, dans l’acte pionnier d’émancipation de vos ancêtres. Il a fallu attendre la prise de conscience de l’importance de la question sociale pour que la Fraternité soit incluse dans la devise de la République française, en 1848. Liberté, Egalité, Fraternité : cette devise qui porte un message universel, il est bon de la revisiter à l’aune des défis de ce XXIème siècle tourmenté.

Port-au-Prince vient de connaître un déchainement de violences sans précédent qui a choqué, meurtri, détruit et causé de lourds dommages à l’économie mais aussi à l’emploi, ce bien rare en Haïti ; la France exprime sa solidarité aux victimes de ces exactions et réitère sa condamnation totale du recours à la violence sous toutes ses formes. Ce qui s’est passé le week–end dernier est grave et il est important que les enseignements en soient tirés, avec sang-froid, raison, et sens des responsabilités, pour éviter qu’une autre étincelle n’allume un autre incendie : je me permets de reprendre l’opinion exprimée récemment par un économiste français, Alain Minc, qui, parlant des difficultés que rencontre aujourd’hui la France, mon pays, a dit, je cite « l’exaspération sociale peut conduire à l’insurrection civile » - je crois que cette opinion peut se partager sous d’autres latitudes.

Mais ces évènements récents ne sauraient occulter la nouvelle donne de 2017 : le retour d’Haïti à la stabilité institutionnelle. Cette stabilité est un bien précieux.

La stabilité passe par la voie des élections : ceux qui prétendent renverser la table, tout comme ceux qui pensent qu’Haïti n’est pas faite pour la démocratie, au nom d’une spécificité génétique qui lui serait propre, se trompent.

La stabilité passe par la protection des biens et des personnes, sans exclusive et sans privilèges, c’est le premier devoir de tout Etat. D’où l’importance de la consolidation sans trêve d’une PNH professionnelle et apolitique, à laquelle la France participe à titre multilatéral mais aussi bilatéral en concentrant ses efforts sur la DCPJ et la lutte contre la criminalité régionale. D’où l’importance que la justice fasse son travail, avec équanimité, avec pour seule boussole le respect de la loi qu’elle doit garantir.

La stabilité passe aussi par un bon fonctionnement des institutions, un président qui conduit et arbitre, un gouvernement qui gouverne - et pour reprendre la célèbre formule de Pierre Mendès France, « gouverner, c’est prévoir » - , un Parlement qui contrôle et légifère, une administration professionnelle qui met en oeuvre. Beaucoup de défis complexes à relever, de chantiers de long terme qui nécessitent du courage et de la continuité, mais rien d’impossible, dès lors que prévaut le sens des responsabilités et de l’intérêt général. Dans ce cadre, nous sommes fiers d’accompagner ce chantier fondamental de la réforme de l’Etat en mobilisant les compétences de nos écoles de formation de la fonction publique nationale comme territoriale, et les partenariats entre administrations haïtiennes et antillaises.

Mais la stabilité est aussi un processus permanent qui passe, ici plus qu’ailleurs, par la construction de la confiance, que seul le dialogue associant toutes les forces vives du pays peut permettre pour surmonter les clivages qui bloquent Haïti et sortir du statu quo, qui est le pire ennemi de la stabilité. Cette terrible crise de la semaine passée peut être l’occasion d’un nouveau départ, j’en veux pour preuve les messages convergents de nombreux corps organisés du pays. Je forme le voeu que la consultation engagée, et que je salue, perdure et s’amplifie pour déboucher sur des propositions concrètes qui répondent à l’urgence sociale, mais aussi sur un projet pour Ayiti Chérie qui permette d’engager, avec méthode, la transformation en profondeur du pays, la réduction des inégalités et un chemin retrouvé vers le progrès économique et social qui donnera à la population l’espoir de sortir de la misère dans laquelle il se trouve. Haïti ne manque pas d’hommes et de femmes de bien, ni de jeunes prêts à s’investir !

Sur ce chemin ardu du changement dans la stabilité, Haïti peut compter sur ses amis, et la France liée avec elle par une histoire, singulière, une langue en partage, et la même appartenance à l’espace caribéen avec les Antilles et Guyane, a réaffirmé avec constance cette amitié au plus haut niveau durant ces trois années où j’ai eu l’honneur de servir ici. C’était le sens de la visite officielle du Président Hollande à Port-au-Prince en mai 2015, suivie de celle du Ministre des Affaires étrangères en décembre 2016, qui s’est rendu à Jérémie après le cyclone Matthew, où la France, aux cotés de l’UE, s’est mobilisée sur l’urgence humanitaire. C’est le sens de l’invitation adressée par le Président Macron au Président Moïse pour participer au sommet One Planet et des message échangés lors de leur rencontre à l’Elysée. C’est le sens de la décision du gouvernement français d’inclure Haïti dans la courte liste des pays prioritaires de l’aide publique au développement française, qui nous permet d’inscrire notre coopération dans une vision de moyen terme et dans une trajectoire de progression.

Ce resserrement des liens politiques nous a permis d’enclencher une nouvelle dynamique, en tournant la page du post-séisme, pour poser des jalons d’une coopération mieux articulée et plus cohérente, résolument tournée vers l’avenir, reposant sur deux volets : l’accompagnement de l’Etat dans la confection de politiques publiques et l’adoption de réformes d’une part ; l’accompagnement des acteurs non institutionnels du changement d’autre part. Nous nous sommes concentrés sur quelques priorités au premier rang desquelles l’éducation et la formation professionnelle, objets d’une feuille de route arrêtée par nos chefs d’Etat respectifs en mai 2015, dont la mise en œuvre en cours sera assurée dans son intégralité. Elle associe, à côté du partenariat avec le MENFP, de nombreux acteurs du monde éducatif, associatif et universitaire.

A côté de l’enseignement et de la formation, l’AFD, qui a fêté ses 40 ans de présence l’an dernier, poursuit ses actions en faveur d’un développement rural durable, de l’amélioration du système de santé, et du développement urbain, avec deux principes d’action : faire avec l’Etat ; et faire avec d’autres partenaires du développement. Nous sommes heureux à ce titre de voir s’achever enfin, la route Hinche-Saint Raphael, financée par des fonds français délégués à l’UE, de poursuivre notre collaboration avec l’UE sur la sécurité alimentaire dans le Sud et l’aménagement des quartiers de Martissant et Baillargeau, et d’être partie prenante du nouveau programme d’aménagement urbain de Port-au-Prince, des Cayes et de Jérémie.

Le défi à venir sera l’achèvement de l’hôpital universitaire d’État d’Haïti et sa mise en service, là aussi, main dans la main avec l’Etat et nos partenaires américains.

L’autre point d’ancrage de notre présence, qui ne date pas d’hier - l’Institut français en Haïti a 72 ans -, c’est bien sûr la culture et la francophonie, avec l’accompagnement des talents émergents dont votre pays foisonne, et la mise à disposition des jeunes de bouquets de services, cours de langue, accès aux cours en ligne et service d’orientation pour les études en France, à l’institut français comme dans les cinq alliances françaises en province, qui sont des espaces de convivialité et d’animation culturelle : pour preuve la mémorable fête de la Musique au Cap Haïtien, qui réunit chaque année plus de 10 000 spectateurs ! Mais la francophonie est aussi vagabonde, avec le cinéma ambulant Cine Lari A, 250 projections l’an passé dans plus de 80 communes, la dernière en date Place Chavez, le 5 juillet, en compagnie de la mairesse de Tabarre. Elle est aussi sur les ondes avec RFI, France24 et CanalSat, et un programme de formation des journalistes des radios communautaires qui vient de démarrer.

Mon vœu personnel, à l’issue de ce séjour, est que s’engage la reconstruction de l’IFH sur le site du manoir des lauriers, dont la décision de principe a été confirmée par le président Macron et les études commencées, maintenant que nous avons emménagé dans une Ambassade flambant neuve, fidèle à la permanence de notre présence sur ce Champs-de-Mars, cœur historique de la capitale.

Grâce à la Fédération des maires d’Haïti et à son homologue française, nous avons réussi de belles Assises de la coopération décentralisée en décembre 2017, qui ont donné une nouvelle impulsion aux partenariats entre collectivités locales de nos deux pays, en particulier avec les Antilles françaises, qui ont beaucoup à partager avec leurs sœurs haïtiennes. Nous sommes convaincus que la décentralisation va de pair avec le développement local, et que les élus locaux, au plus près de la population, sont un creuset du renouvellement de la classe politique.

La présence française sur le plan économique s’est enrichie avec l’arrivée de nouveaux groupes de taille internationale, Bolloré, Vinci, Razel-Bec sur les infrastructures - je rappelle que le plus important investissement en 2017 est français, ce dont fait état le dernier rapport de la CEPALC - mais aussi l’implantation de bureaux d’études qui apportent leur savoir-faire en matière d’irrigation, d’énergies renouvelables : ces entreprises, qui ont exposé leur savoir-faire lors de la première Foire franco-haïtienne en 2017, sont bien conscientes des opportunités d’Haïti et prêtes à s’engager plus pour autant que ce soit dans un cadre prévisible avec des règles de concurrence loyale.

J’ai été longue, trop longue, mais c’est le privilège que je me m’octroie à l’heure de quitter ce pays, avec lequel, pour reprendre la belle expression de mon collègue canadien, je suis tombée en amour.

Haïti est un pays bouleversant, dans tous les sens du terme. Bouleversant par la beauté de sa terre, et son immense fragilité. Bouleversant par le courage de sa population et la précarité extrême dans laquelle elle survit. Bouleversant par l’énergie de sa jeunesse et le manque de perspectives qui lui sont offertes. Bouleversant aussi car il met à nu nos propres défaillances et contradictions, à nous, pays aidants, déconstruit nos grilles de lecture, interroge nos pratiques, et nous assène une leçon d’humilité.

Je voudrais vous dire que nous avons essayé, tous ensemble, de faire du mieux possible, en ouvrant grandes les portes de la Résidence, en cherchant à créer une équipe franco- haïtienne qui rassemble celles et ceux qui participent à un titre ou un autre à la richesse de nos échanges, et en mettant en avant la dimension humaine de notre action. Je salue à ce titre la soixantaine de volontaires, jeunes et moins jeunes, qui ont choisi de donner un temps de leur vie professionnelle et davantage pour servir en Haïti, au plus près des besoins des populations. Je ne sais pas si nous avons réussi cette mission, mais je sais que nous y avons investi notre énergie, notre intelligence, avec raison et passion.

Merci à tous les haïtiens et haïtiennes qui m’ont témoigné leur confiance, aux trois Présidents sous l’égide de qui j’ai servie, avec qui la collaboration a été toujours franche et constructive, et aux parlementaires qui ont pris le temps de converser avec moi. Merci à tous mes collaborateurs et collaboratrices qui ont participé de cette aventure, à ceux qui partent, qui sont sur cette estrade, à ceux qui restent, en particulier nos collègues haïtiens. Merci à tous ceux qui ont veillé sur moi, le personnel de la résidence et sa gentillesse toujours souriante, mes chauffeurs et gardes du corps, avec qui j’ai sillonné ce pays. A Yves bien sûr, qui a notamment pris en charge des tâches ingrates de gestion. Merci à tous ceux et celles qui ont pris le temps de s’asseoir avec moi, ou de cheminer à mes côtés dans cette si paisible campagne haïtienne pour me donner des clés de lecture de ce pays, et qui m’ont offert leur amitié.

Mes derniers mots sont pour rendre hommage à celles et ceux qui, loin du tumulte des mots, prouvent par leur pratique, leur engagement sur le terrain, dans les écoles, à l’université, dans leurs communautés, dans les administrations aussi, qu’une Haïti meilleure est possible, ici et maintenant. Je tiens à leur dire merci, à travers celles et ceux qui sont là ce soir, pour les leçons de dignité, de courage et d’humanité qu’ils m’ont données.

Je pars avec la conviction qu’Haïti a les ressorts pour trouver sa voie vers un développement qui profite à tous pour autant que l’unité prévale sur la division, et le sens de l’intérêt général sur les intérêts particuliers. J’emporte comme viatique toutes ces belles rencontres, l’omniprésence qui va tant me manquer de Compère Général Soleil, la magie de la douceur des petits matins et des plages inviolées de Côtes-de-fer, et dans mes valises, cette extraordinaire littérature haïtienne qui raconte, mieux que quiconque, votre pays et dont j’ai gardé en réserve, pour l’hiver parisien, de bonnes feuilles.

Et enfin permettez-moi en cette veille de finale de coupe du monde de mettre notre devise aux couleurs des Bleus en disant : Liberté ! Egalité ! Mbappé !

Vive Haïti, vive la France, vive l’amitié franco-haïtienne, et au revoir Ayiti Chérie.

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publié le 19/07/2018

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