Journée mondiale contre l’homophobie et la transphobie 2019

A l’occasion de la journée mondiale de lutte contre l’homophobie et la transphobie, l’Ambassade de France exprime son cordial soutien à toutes celles et à tous ceux qui luttent en Haïti pour que toutes les personnes, quelle que soit leur orientation sexuelle ou leur identité de genre, se voient reconnaître les mêmes droits, le même respect et la même dignité.

Les droits humains sont les droits de toutes les femmes et de tous les hommes ; la France s’attache donc -chez elle et à travers sa diplomatie- à défendre les droits des personnes LGBTI, trop souvent encore victimes de violences et de discriminations.

En ce jour dédié à la lutte contre l’homophobie et la transphobie, nous republions l’article "Les Murs Arc-en-ciel" du journaliste Michel Pierre JEAN, 1er Prix du concours du Jeune Journaliste en Haïti 2018.

Les Murs Arc-en-ciel

Après le rendez-vous avorté du Festival Massimadi, après l’initiation par le sénat d’une proposition de loi qui restreint encore plus leurs libertés, une fraction de la communauté LGBT en Haïti se met à l’activisme. En effet, sur les murs de Port-au-Prince depuis Juin, s’affiche leur nouveau combat. Celui d’une jeunesse LGBT en mal de reconnaissance, celui d’une société qui, sur cette question, veut se refaire une morale.

Il pleuvine sur Petit-Goâve. Seuls les phares des voitures qui traversent la route Nationale #2 éclairent cette partie de la cité rattrapée par la nuit. Trois hommes qui s’étaient abrités à cause des averses reprennent l’ouvrage qu’ils avaient entamé une demie heure plus tôt. Luc, le meneur, active le flash de son portable et demande aux deux autres de se hâter. Les regards des curieux qui s’arrêtent à leur hauteur ne le rassurent pas, donc il fait vite. Les peintures qui n’ont pas eu le temps de sécher ont dégouliné, elles se sont mélangées, les couleurs sont à refaire. C’est l’arc-en-ciel LGBT qui surgit, cette minorité dont une partie de la société haïtienne ne veut pas entendre parler. Deux ans après le fiasco du festival, une partie de la communauté LGBT ne s’avoue pas vaincue. Elle revient à la charge avec la campagne « Non à la Discrimination ». Une manière pour cette fraction de rouvrir le débat. La proposition de loi du Sénat laisse présager de sombres augures : l’heure est à l’action.

Luc et moi nous nous étions parlés au téléphone la veille de ma venue à Petit Goâve. Devant le stress qui suintait de la voix de l’artiste, j’ai dû le rassurer. En effet, les choses peuvent vite déraper comme il y a deux ans, lors de ce fameux festival de films LGBT « Massimadi » qui avait défrayé la chronique. J’ai compris ses précautions.

« Aucun visage ne sera montré », lui dis-je pour la deuxième fois.
« Oui, c’est important pour nous » me fait-il comprendre pour la seconde fois.

Dans les ruelles sombres, Luc et ses deux acolytes ne se distinguent pas. Vêtements de travail, nonchalants, ils sont depuis des mois les petites mains de la campagne Arc-en-Ciel. Ce soir-là, je les suis dans Petit-Goâve.

« Que signifie le mot discrimination et ces couleurs ? » me demande hésitant un jeune homme.

Il passe par là. Le seul des quatre à ne pas travailler, il suppose que je suis leur chef. Gêné, l’espace d’un cillement, je suis tenté de nier. Noyer le poisson dans une définition vague pour ne pas devoir expliquer le drapeau s’est révélée une stratégie salutaire. Deux minutes qui m’ont paru être une éternité. J’ai eu peur pour eux et avec eux. Peur que nous nous fassions interpeller, peur que nous nous fassions attaquer par des badauds homophobes qui auraient entendu parler de la campagne ou qui auraient compris. Une nuit, deux drapeaux de plus. Deux oeuvres sommaires, mais dans le contexte haïtien qui revêt un sens particulier.

L’histoire des drapeaux arc-en-ciel remonte à plus loin. Juin 2018, les usagers de la route de Canapé-Vert comme moi s’étaient posés des questions sur ce drapeau découvert par hasard. L’oeuvre avait vite disparu. Tagué d’injures homophobes, le mur en question a été repeint illico. C’était mal connaître ceux qui sont derrière cette campagne. Sept mois plus tard dans l’aire métropolitaine, on n’y échappe plus. Sur les murs des grands axes routiers fréquentés. Delmas, Pétion-Ville, Bois-Verna, Babiole et désormais Petit-Goâve. Une situation qui ne manque pas de faire réagir. Croix, injures, allusions á Sodome et Gomorrhe, faites à la bombe apparaissent systématiquement sur chaque nouveau drapeau.

Dans un restaurant de Port-au-Prince, je rencontre après plusieurs discussions au téléphone François. Celui-là même qui est commanditaire de la campagne Arc-en-ciel et qui dirige depuis des mois une fraction de la communauté LGBT qui entreprend ces actions. Il n’a rien de l’idée reçue véhiculée sur les homosexuels en Haïti. Ni nanti, ni mulâtre. Simple, direct et avenant, le jeune cadre d’ONG de 35 ans m’avoue vouloir, à travers cette campagne « rendre visible la question des homosexuels en Haïti ». « Une forme pédagogie sur la question des LGBT à la société haïtienne » renchérit-il dans une salve. Discours qui m’a paru trop formaté « Organisations Internationales ». Donc, je le questionne sur l’existence ou non d’une éventuelle main extérieure derrière qui financerait tout cela. « Dans le contexte global dans lequel on est aujourd’hui, avec un président des États-Unis que je pense homophobe et transphobe... » me répond-t-il, « Je ne crois pas que nos actions puissent compter sur de grands soutiens à l’étranger ».

Pas du tout l’avis du pasteur et révérend Gérard Forge. Instigateur avec d’autres collègues de INORMR (Initiative des organisations Morales Religieuses), cette organisation était à la pointe des dernières contestations. « Des pays étrangers font la promotion de l’homosexualité en Haïti » avance-t-il depuis un fauteuil de bureau à Tabarre. « C’est en réponse à cela que nous nous sommes érigés en sentinelles de la société haïtienne ». Je le questionne alors sur l’amour du prochain, un précepte cher au christianisme. « Nous détestons leurs actions, mais toutes ces personnes nous les aimons » avec un air satisfait de sa réponse. Je ne puis m’empêcher de penser à ceux, aidés de ces genres de sermons et qui s’opposent, mais qui n’arrivent pas à cette part des choses.

À la sortie Nord de Port-au-Prince, vers Delmas, je patiente à l’accueil d’un bureau sans enseigne. Le Directeur, Jeudy Charlot, m’apprendra plus tard que l’ancien bureau de « Kouraj », l’institution en question, a déjà été la cible d’attaques homophobes, d’où cet anonymat. Sur les drapeaux : « Kouraj est solidaire. Même quand ce n’est pas nous qui avons initié cette campagne, mais c’est grâce à notre combat qu’aujourd’hui d’autres osent s’affirmer » m’explique-t-il. Le militant regrette que sur la question des LGBT en Haïti, les débats restent circonscrits à la question religieuse et morale. Le Sénateur Carl Murat Cantave, initiateur de la proposition de loi qui aggrave la situation des homosexuels en Haïti, n’a eu que ces mots en guise d’arguments. En août 2017, elle est « votée au Sénat à 14 voix pour, 1 contre et 1 abstention”. Les sénateurs n’ont pas caché leur foi. Une entorse au débat républicain dans un pays qui se dit laïc avant tout.

En attendant qu’ait lieu ce débat de fond sur la question des LGBT en Haïti, Luc, m’apprend qu’il a déjà rejoint une autre grande ville du pays. Les murs arc-en-ciel parleront pour eux.

NB. Luc et François sont des noms d’emprunt utilisés pour préserver l’intégrité des sources en cas de publication.

Pierre Michel JEAN

publié le 17/05/2019

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