Mémoire de l’esclavage : le temps des actes

Le chef de l’État participait ce 27 avril 2018 à la célébration au Panthéon des 170 ans de l’abolition de l’esclavage en France. "Je veux qu’enfin la France ait une institution capable de jeter des ponts et de développer des actions communes avec toutes les nations qui ont avec nous cette histoire en partage" a-t-il annoncé dans un message sur les réseaux sociaux.

"L’esclavage, ses victimes, et les combats pour son abolition font partie de notre histoire.

Pendant des siècles, des millions d’hommes, de femmes et d’enfants furent arrachés à leur terre, à leur maison, à leur famille, à leur culture.

Ils furent entassés et affamés dans les cales de navires funestes, toujours humides des larmes et du sang de ceux qui les y avaient précédés.

Ils furent dépossédés de tout, de leur liberté, de leur dignité, des fruits de leur travail, et de leur identité même quand on leur retirait jusqu’à leur nom.

Pendant des siècles, ils furent insultés, humiliés, exploités, marqués et mutilés lorsqu’ils tentaient de s’échapper, exécutés lorsqu’ils essayaient de se révolter, selon un Code abject qui n’était que la loi inique et absolue du Maître.

Et pendant des siècles, tandis que des cris de douleur se faisaient écho entre les rives de l’Afrique et des Amériques, beaucoup se sont ingéniés à justifier cette exploitation insupportable en niant l’humanité de ceux qu’ils entendaient asservir.
Les esclaves ont toujours résisté à leur asservissement ; ils ont toujours cherché le moyen de préserver leur dignité. Mais il fallut du temps pour que, dans les sociétés qui profitaient de l’esclavage, les voix qui le contestaient fussent entendues.

C’est la Révolution Française qui a vu leur combat pour la première fois triompher, quand la France républicaine devint le premier pays du monde à abolir l’esclavage, le 4 février 1794, et à reconnaitre ce qu’il est : un crime de « lèse-humanité ». Et c’est le retour de la République, en 1848, qui libèrera définitivement les esclaves dans les colonies françaises. C’est cette histoire qu’a reconnue en 2001, après un siècle et demi, la loi portée par Christiane Taubira et votée à l’unanimité qui qualifie la traite et l’esclavage de crime contre l’humanité.

Cette loi a aussi institué le Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, chargé de conseiller les pouvoirs publics et de prendre des initiatives pour mieux faire connaîtrece passé qui continue de nous habiter. Les chercheurs nous aident à en comprendre les ressorts, à en reconnaître les traces autour de nous. Les enseignants le transmettent. Des associations en portent la mémoire avec ferveur. Deux journées du calendrier républicain, les 10 et 23 mai, sont désormais dédiées au souvenir de cette tragédie ineffaçable et de ses victimes.

Depuis 2006, les plus hautes autorités de la République s’expriment chaque année pour porter cette mémoire. Mais aujourd’hui, il faut aller au-delà des mots.
Les collectivités locales ont souvent précédé l’Etat sur ce terrain. Nantes, Bordeaux et La Rochelle, en municipalités conscientes, ont pris des initiatives fortes pour faire progresser la reconnaissance. En 2015, à l’initiative de la région Guadeloupe, le Mémorial ACTe de Pointe-à-Pitre a donné à cette mémoire un lieu d’inscription exceptionnel.

Ces initiatives dessinent une géographie française de l’esclavage et interrogent ses héritages multiples. Elles racontent notre histoire commune, faite de douleurs et de combats, de victoires et de fraternité. Elles expliquent le destin mondial de la France, sa riche diversité humaine, la vitalité de sa culture, ses valeurs républicaines et son message universel. Le rappeler est toujours nécessaire. Mais pour ne pas éroder la force des mots, il faut leur donner l’épaisseur des actes.

C’est la raison pour laquelle je souhaite que l’Etat prenne enfin sa part pour inscrire pleinement cette mémoire dans notre récit national. Nous le devons à tous ceux qui se sont levés pour affirmer leur dignité, fût-ce au prix de la mort, comme Ignace, Delgrès et Solitude. Nous le devons à toutes les victimes de l’esclavage et à tous les héros de l’abolition, libéraux de l’Hexagone et résistants des colonies. Nous le devons aussi à nos enfants, afin de leur livrer une mémoire qui ne soit plus conflictuelle mais partagée. C’est ainsi, écrivait Edouard Glissant après Frantz Fanon, que l’on parviendra à ne pas « être l’esclave de l’esclavage ».

Dans les sociétés meurtries par l’esclavage, le poète a su discerner un ferment d’universel et de créativité dans les brassages culturels qui s’opéraient. Il y a puisé une force capable de dépasser les brûlures du passé sans les nier et de construire une fraternité nouvelle. Il en a fait le socle du projet de centre national pour la mémoire des esclavages et de leurs abolitions que le Président Jacques Chirac lui avait demandé en 2006 d’imaginer.

Le temps n’est plus aujourd’hui aux projets. C’est pourquoi, en cette première année de mon quinquennat, je veux, au-delà des gestes symboliques, engager des actes.
Ce 27 avril, à l’occasion des 170 ans de la signature par Victor Schœlcher du décret d’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises, je me suis rendu au Panthéon afin de célébrer les grandes figures de l’histoire de Francequi ont honoré la République en combattant l’esclavage.

Mais je souhaite aussi que la République se souvienne des esclaves eux-mêmes, ces hommes, ces femmes et ces enfants « que les bateaux ont volés de l’autre côté de l’océan, qu’ils ont jetés sur les plages, abandonnés sur les marches glissantes des docks, puis à la brûlure du soleil et à la morsure du fouet », selon les mots puissants de Jean-Marie Le Clézio. Pour que jamais ne s’efface leur souffrance, je soutiens le projet d’ériger à Paris, dans le Jardin des Tuileries, un mémorial national qui rende hommage à ces victimes, comme le demandent légitimement plusieurs acteurs de cette mémoire.

Et parce que cette mémoire n’est pas seulement française mais aussi américaine, africaine, caribéenne, mondiale, je veux qu’enfin la France ait une institution capable de jeter des ponts et de développer des actions communes avec toutes les nations qui ont avec nous cette histoire en partage. C’est pourquoi la Fondation pour la mémoire de l’esclavage sera créée cette année. Elle sera logée à l’Hôtel de la Marine où l’abolition de l’esclavage fut décrétée le 27 avril 1848. Elle sera dotée de moyens humains et financiers mais aussi scientifiques pour mener des missions d’éducation, de culture, de soutien à la recherche et aux projets locaux, sous la présidence de Jean-Marc Ayrault, ancien Premier ministre et figure éminente de cette mémoire.

La Fondation aidera également à replacer l’esclavage dans le temps long de l’histoire de la France, du premier empire colonial français à nos jours. Car il est impossible de parler de la France d’aujourd’hui sans parler de son passé colonial, sans dire en particulier le rapport singulier qu’elle entretient avec le continent africain, cette relation complexe et profonde qui est devenue une part inaliénable de nos identités respectives. Enfin, la Fondation devra porter partout l’engagement de la France pour la liberté car l’esclavage n’a pas disparu et il reste encore aujourd’hui des abolitions à gagner.

Certains plaident en outre pour la construction à Paris d’un musée consacré à l’esclavage. Or la France possède déjà un tel lieu avec le Mémorial ACTe. Situé dans la France des Outremers, sur les lieux mêmes où les esclaves ont vécu, souffert et résisté, il œuvre de manière exemplaire depuis son ouverture à la préservation de cette mémoire et à la promotion des expressions culturelles liées à cette histoire. Il a vocation à être le maillon essentiel d’un réseau en Europe, dans la Caraïbe, l’Afrique et les deux Amériques. Je crois par conséquent que notre priorité est d’apporter notre soutien, dans la durée, à cette institution, notamment à travers l’aide que pourra lui apporter la future fondation, pour lui permettre de satisfaire à ses missions et renforcer son rayonnement.

L’esclavage, comme du reste le colonialisme, s’est construit sur un système d’exploitation économique. Mais, c’est parce qu’il s’appuyait sur le racisme et les préjugés qu’il a pu perdurer. Et le racisme a voulu trouver dans l’esclavage et ses séquelles de nouvelles justifications, aussi odieuses que fallacieuses. Alors, autant qu’un devoir de mémoire, l’histoire de l’esclavage ouvre un devoir d’avenir car la compréhension de ce qui a pu justifier ce commerce immonde doit être un outil pour conjurer la haine et le rejet de l’autre.

Il n’y a pas de récits interdits dans le récit national. Il n’y a pas de douleurs oubliées dans la mémoire nationale. Mais le passé ne doit pas nous entraver. Il doit au contraire nous éclairer et nous guider, nous rappeler, selon les mots d’Aimé Césaire, « que le combat, le séculaire combat pour la liberté, l’égalité et la fraternité, n’est jamais entièrement gagné, et que c’est tous les jours qu’il vaut la peine d’être livré ». Tel est le sens des engagements que je prends pour faire vivre la mémoire des victimes de l’esclavage et des combats passés et présents pour son abolition."

publié le 30/05/2018

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